Se prémunir contre l'avenir ou transformer l'avenir ? Ce à quoi l'enseignement supérieur doit renoncer | École de Management Appliqué (EMA)

Se prémunir contre l'avenir ou transformer l'avenir ? Ce à quoi l'enseignement supérieur doit renoncer

Lors du Higher Education Summit 2026 à Bordeaux, Noah W. Sobe a établi une distinction qui m'a marquée. L'enjeu, selon lui, n'est « pas d'imaginer l'université du futur ni de prémunir l'université contre l'avenir, mais de faire en sorte que l'enseignement supérieur devienne une force capable de transformer l'avenir ». La nuance a son importance. Se prémunir contre l'avenir relève essentiellement d'une posture défensive. Cela revient à se demander comment nos institutions peuvent s'adapter à un monde qui change, répondre aux ruptures et rester pertinentes. Devenir une force de transformation de l'avenir suppose une tout autre posture. Cela revient à se demander quel rôle les établissements d'enseignement supérieur peuvent jouer pour définir le changement.


La plupart d'entre nous, dans l'enseignement supérieur, diraient sans doute vouloir faire la seconde chose. Mais je crois qu'il faut être honnête sur la fréquence à laquelle nous faisons encore la première. La transformation est un programme, pas un acquis. Le cadre de réflexion proposé par Sobe, que l'on retrouve dans la publication 2026 de l'UNESCO Transforming higher education: Global collaboration on visioning and action, définit un programme de transformation pour l'enseignement supérieur.


Sobe a esquissé plusieurs évolutions que l'enseignement supérieur doit opérer : accueillir des formes plurielles de savoir, définir la place de l'humain face à l'IA, passer de l'exclusion et de la rareté vers l'inclusion, développer l'apprentissage tout au long de la vie et des parcours de formation flexibles, et remplacer la hiérarchie par davantage de collaboration. C'est une liste ambitieuse. Plus important encore, elle doit se lire comme un programme, et non comme une description de l'état actuel de l'enseignement supérieur. Certains de ces points reflètent étroitement ce que nous construisons à l'Ecole de Management Appliqué. L'inclusion, par exemple, fait déjà partie de notre façon de travailler à l'EMA. Nous voulons rendre la formation au management accessible à des étudiants issus d'horizons et de parcours académiques variés.


Beaucoup de nos étudiants ont emprunté des voies moins conventionnelles vers l'enseignement supérieur. Ils ont pu changer d'orientation, s'éloigner un temps des études, étudier dans des systèmes internationaux difficiles à comparer directement, ou reprendre leurs études après une expérience professionnelle. Ces parcours ne devraient pas être automatiquement considérés comme des faiblesses. Notre rôle est d'en reconnaître le potentiel, d'offrir le bon environnement académique et d'accompagner les étudiants jusqu'à l'emploi.


Il y a aussi des domaines que nous souhaitons encore renforcer. L'apprentissage tout au long de la vie en fait partie. Nous devons aller plus loin en proposant de la formation continue pour cadres ainsi que des programmes plus courts et modulaires, capables de s'adresser aux apprenants aux différentes étapes de leur vie. Si nous croyons que l'éducation doit se poursuivre toute une vie durant, nos structures doivent le rendre possible.


Reconnaître ce qui reste à accomplir est tout aussi important que reconnaître ce qui a déjà été réalisé. L'enseignement supérieur ne peut pas transformer la société de loin. Une autre phrase de Sobe m'est particulièrement restée :


« Nous ne changeons pas le monde en agissant sur lui, mais en en faisant partie. »


Je partage ce point de vue, mais je crois qu'il place aussi l'enseignement supérieur devant une réalité inconfortable.Les établissements d'enseignement supérieur peuvent être d'importants foyers de changement sociétal. Ce sont des lieux où se forment les esprits, où les certitudes sont remises en question et où les perspectives se transforment. Mais l'enseignement supérieur n'est pas toute la société. Rester véritablement partie prenante de la société exige un effort délibéré et continu. Les institutions ne peuvent pas simplement parler d'ouverture tout en continuant d'échanger avec les mêmes personnes, les mêmes organisations et les mêmes idées.


Selon moi, cela signifie être prêt à explorer des partenariats inhabituels et à s'engager au-delà des cercles traditionnels du secteur. Cela signifie prendre au sérieux l'apprentissage tout au long de la vie et s'ouvrir davantage à d'autres manières d'apprendre et à d'autres formes de savoir. Cela signifie aussi reconnaître que l'enseignement supérieur n'est pas toujours le modèle le plus efficace. Ce n'est peut-être pas la chose la plus confortable à dire pour quelqu'un qui dirige une école. Mais si notre objectif est l'impact plutôt que la simple préservation des institutions, nous devrions être prêts à nous demander où l'enseignement supérieur apporte une réelle valeur et où une autre approche pourrait faire davantage.


Cela suppose également d'examiner nos propres angles morts et nos préjugés. Faire partie de la société, c'est accepter d'être remis en question par elle, plutôt que de présumer que le changement doit toujours naître au sein de nos institutions.


"Qu'est-ce qui nous donne la capacité de changer le monde ?"


Michael Yang, de la Copernicus Alliance, a posé une autre question à l'assemblée :

"Qu'est-ce qui donne à une personne la capacité de changer le monde ?"


Une partie de la réponse réside dans le fait de faire l'expérience de plusieurs mondes de l'intérieur. Mon parcours à travers quatre pays, dans les secteurs public comme privé, m'a montré qu'un même défi peut apparaître très différemment selon l'endroit d'où on le regarde. La valeur ne tient pas simplement à l'observation de ces différences. Elle vient du fait de participer à des environnements différents et de les laisser bousculer les présupposés que nous portons en nous. Peut-être devrait-il en aller de même pour les établissements d'enseignement supérieur. Si nous voulons contribuer au changement, nous devons rester connectés aux mondes qui ne sont pas le nôtre.


Ramener la conversation vers l'Ecole de Management Appliqué. Une conférence n'a d'utilité que si certaines de ses questions vous suivent jusque chez vous. L'une de ces questions est celle de savoir comment rendre le développement durable plus présent dans le quotidien de l'EMA, non seulement dans ce que nos étudiants étudient, mais aussi dans la manière dont nos étudiants et nos équipes vivent l'école.


Pour l'année universitaire 2026/2027, nous renouvelons cet engagement en intégrant le développement durable de façon plus délibérée dans la vie des étudiants et des équipes, à commencer par la Semaine européenne du développement durable, en septembre et octobre. Si les politiques de développement durable peuvent être élaborées à l'échelle institutionnelle ou de la direction, ce sont les enseignants, les personnels et les étudiants qui leur donnent vie au quotidien. Ils doivent prendre part à la conversation, et non se voir simplement demander d'appliquer des décisions prises ailleurs. À l'EMA, nous voulons continuer à créer un espace pour cette conversation.


C'est un point de départ, et il reste encore beaucoup à faire. Mais peut-être devenir une institution capable de transformer l'avenir commence-t-il là : en interrogeant notre propre rôle, en acceptant de changer et en restant connectés à la société dont nous faisons partie. Le défi, désormais, est de continuer à transformer cette réflexion en action au sein de l'EMA.